Populations du Bassin d'Arcachon et du Val de l'Eyre de 1789 à nos jours.

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dimanche 23 janvier 2011
Dans le cadre de la décentralisation administrative, l’intercommunalité confère à la démographie municipale une grande importance. Cet ouvrage relate l’évolution des communautés du Bassin d’Arcachon et du Val de l’Eyre de 1789 à nos jours.

L’ouverture économique, la naissance d’Arcachon dans la première moitié du XIXè siècle, l’essor de la rive sud, l’éveil des riveraines du Bassin et du Val de l’Eyre au tourisme…

Un Pays réputé jadis hostile et répulsif est aujourd’hui un environnement aimable et attractif où 140.000 habitants goûtent la douceur de vivre et accueillent chaque année plus d’un demi-million de visiteurs et d’estivants, à moins d’une heure de la métropole bordelaise.

Société historique et archéologique d'Arcachon et du Pays de Buch - ISBN : 978-2-9529434-5-1

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Prix 15 € - 168 pages - 14 x 21 cm.

Ci dessous, vous pourrez lire un petit extrait.
 
 
LES PREMIÈRES MUNICIPALITÉS (1790-1792)

En février 1790, les corps municipaux se mirent en place dans le Pays de Buch. À la fin de ce mois, les limites des districts (les quinze communes dépendaient du district de Bordeaux) et celles des départements étaient définitivement arrêtées par la Constituante. La Gironde naissait. Dans les Assemblées primaires, le formalisme et la solennité, héritages des décennies passées, marquèrent les premières délibérations des citoyens actifs.

Comme autrefois, l’église servant de maison commune, à l’issue de l’office les curés présentèrent les lois qui organisaient les pouvoirs locaux et la procédure avant d’installer le président d’âge, des scrutateurs et un secrétaire. Premier appel nominal des citoyens présents : on vote pour désigner le secrétaire et le processus se répète encore pour la désignation des scrutateurs. Alors les élus prêtent serment. Les opérations électorales peuvent commencer !

Pour élire le maire, les officiers municipaux, les notables, il ne faudra pas moins de trois appels, trois scrutins, trois auditions de discours que prononcent les élus ! Pour l’instant nous ne les identifierons pas, mais il était sans doute important de dire avec quel soin, quel sérieux, les premiers citoyens accomplirent les opérations prescrites par la loi (43).

Il faut dire aussi que la complexité, la répétition des procédures envenimèrent souvent les débats, rallumèrent les discussions et conduisirent parfois à des affrontements. À  Salles, il était bien tard quand tout se termina. À La Teste, les protagonistes Marichon Derlisse et Etienne Turpin s’injurièrent et la minorité quitta l’église dans un grand tumulte. À Andernos, pour éviter une bataille rangée, après l’élection du maire Henri Sescouze le président suspendit la séance qui reprit dans l’après midi quand les excités eurent «dîné» (44).

 Trois mots revenaient sans cesse dans les serments, « la Nation, la Loi, le Roi ». Dans l’article 17 du décret des 4-11 août 1789 « l’Assemblée Constituante (avait proclamé) solennellement le Roi Louis XVI restaurateur de la liberté des Français ».

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« la Nation, la Loi, le Roi » - Louis XV

L’accession au corps municipal supposait, avec une certaine notoriété (dirons-nous une popularité ?) quelques capacités intellectuelles, ce qui limitait singulièrement le choix des électeurs dans les communautés les plus modestes.

Dès le début, on vit émerger dans les assemblées la plupart des personnages qui jouèrent un rôle dans la conjoncture révolutionnaire. Les plus éminents se disputèrent l’honneur d’accéder au fauteuil du maire, mais on marqua également un grand intérêt pour celui du procureur syndic de la commune. Si l’on considère que ce dernier, élu comme le premier magistrat au scrutin uninominal, était chargé de veiller à l’exécution des lois et devenait l’accusateur public quand le Conseil siégeait en tant que tribunal de simple police, on saisit bien la dualité potentielle des deux autorités.

Dans l’état actuel des connaissances, il n’est pas possible de relater l’histoire de chaque commune, mais on discerne à travers les documents des situations, des évolutions, des correspondances que nous évoquerons. Les événements nationaux ne semblent pas avoir pesé dans les élections. Les situations locales, les problèmes du terroir étaient beaucoup plus tangibles que les grands concepts de Nation ou de Loi. On ramena tout au plan communal, le seul où l’on put évaluer les changements.

Si l’on excepte les non ayant-pins de La Teste qui mirent à l’ordre du jour le problème de la propriété dans la Montagne usagère, on peut voir que les élus appartenaient à tous les groupes d’influence, et que l’on s’était affronté parfois à l’intérieur de ces groupes.

Des notaires, Mathieu Dunouguey élu à Gujan, Baleste-Marichon écarté à La Teste, Larauza élevé «aux affaires municipales», élu juge de paix à Salles. Des huissiers de justice, Joseph Sudraut deuxième notable et son collègue Eymeric repoussé à La Teste, Villetorte promu à Salles. Des chirurgiens, Henri Ses­couze, premier maire d’Andernos au grand dépit de son con­frère arésien Lagonnelle (45), Pierre Daney aîné, officier municipal à Gujan, Jougla battu à La Teste.

Certains qui commandaient les gardes nationales locales, Giraudeau à Salles, Raymond Bordellé élu procureur syndic à Andernos, confirmèrent leur ascendant dans ces communes, alors que d’autres respectaient les interdictions de cumul comme le « Major du régiment patriotique de La Teste » Taffard de la Ruade. D’anciens clercs de notaire, Compastruc et plus tard Jean Villatte à Andernos, des instituteurs, Dailleau à Gujan, Morel à Salles, des commis, comme Nicolas Cravey chargé de la Poste aux lettres de La Teste, accédèrent au secrétariat.

Les prêtres participèrent aux débats. Certains avec bienveillance et autorité comme le curé Larchevêque, élu deuxième notable à La Teste ou le vicaire Laforcade, témoin conciliant à Salles. Dautres comme le curé Duluc à Andernos ou le curé Turpin à Lanton perturbèrent très tôt la vie municipale.

En grand nombre, dans le contexte autarcique de la vie rurale, les marchands, les gros propriétaires et laboureurs entrèrent dans la vie politique de leurs communes : les Dutruch, Mensengal, Villetorte aîné du Teich, Raymond Lafon, Mendès, Dumora à Biganos, Elie, Glangé à Lège, Martin Artaud et Dayre à Lanton, Arnaud Lacoue, Caupos, Baleste à Audenge, les Courbin et les Garnung, les Nicolas de Mios, les Dubourg, Bédouret, Plantey de Salles, les Cazeau et Roumegoux de Béliet... qui furent confrontés, avec bien d’autres concitoyens, au fil des évé­nements, à des situations nouvelles, souvent ambiguës à une époque où les rumeurs dénaturaient les informations dans les campagnes.

Dès le début, le district inonda les conseils de correspondance et de documents officiels. Les plus zélés les collationnèrent, les recopièrent sur leurs registres tandis que d’autres, submergés et dépassés, les entassèrent respectueusement... et attendirent. Beaucoup de ces registres ne sont pas parvenus jusqu’à nous. La gestion des communautés s’avéra vite redoutable et particulièrement pour ceux que le négoce, les marchandages, les affaires juridiques n’avaient pas préparés à la tâche. Renouvelée par moitié toutes les fins d’années 1790, 1791, 1792, mais aussi du fait des démissions survenues à l’occasion de querelles ou de lassitudes - le maire Sescouze et le procureur Bordellé à Andernos, le procureur Gérard Desgons à La Teste, les secrétaires Compastrucq et Nicolas Cravey - dans la plupart des cas les municipalités reconduisirent de nombreux édiles, mais les électeurs choisirent parfois des nouveaux maires, le paisible chirurgien Daney aîné à Gujan, le propriétaire Pierre Dumora et le procureur jacobin Vinsac à Andernos, l’impétueux Pierre Cra­vey jeune, marchand de poissons à La Teste, qui atteignirent non sans mal la fin de 1792.

Ce sont les difficultés quotidiennes qui provoquèrent ou alimentèrent les clivages politiques mais les causes lointaines des affrontements résidaient souvent dans les jalousies antérieures, la résurgence des rancunes familiales, des conflits de sections, de quartiers, de villages. Pour évoquer cette période, nous la relaterons rapidement.

L’établissement de rôles des impositions nouvelles donna lieu à des péripéties inouïes. Le volontariat fiscal s’avéra peu rentable. La contribution patriotique donna cours à des déclarations ahurissantes qui plongèrent les administrateurs du district dans la plus grande perplexité. À La Teste, les édiles rectifièrent d’une main très lourde les déclarations de leurs adversaires. La commune d’Andernos n’offrit que 38 livres deux sous payables en trois ans à la patrie alors qu’à La Teste, les redressements dépassaient les six mille livres ! La confusion, le désordre s’établissaient dans le pays.

Les impôts nouveaux permanents, la contribution foncière décrétée fin 1790 et la mobilière, début 1791, posèrent aux municipalités des problèmes d’inventaires et d’évaluation qu’elles n’avaient pas les moyens de résoudre. Presque toutes prirent un grand retard dans l’établissement des rôles. La perception de ces impôts qu’on n’attendait pas provoqua dans le même temps un accroissement du nombre de citoyens actifs et un mécontentement général dans les villages. Au point que certains maires comme Pierre Dumora à Andernos omirent volontairement d’envoyer les rôles au district ! Réclamations, excuses, rajustements... La décentralisation mettait les fonctionnaires dans des situations d’impuissance. Le Trésor public était vide.

Les perturbations qui découlèrent des mesures arrêtées dans le domaine religieux ont été exposées par Jacques Ragot dans le Bulletin n° 59. Les premières municipalités se portèrent garantes de la vie paroissiale mais l’évolution des événements provoqua un grand trouble dans les esprits qui ajouta au mécontentement des populations.

Le spectre de la banqueroute avait conduit à la réunion des Etats Généraux. La vente des biens du clergé et les émissions successives des assignats qui devinrent de véritables billets de banque à partir de l’été 1790 perturbèrent l’économie traditionnelle dans le pays. Très vite, les propriétaires et les employeurs abandonnèrent leur rétribution en nature et payèrent leurs brassiers, leurs manouvriers en assignats. La monnaie métallique, thésaurisée par les possédants, disparut (46). L’autarcie familiale se renforça dans un climat inflationniste. Pour les démunis, la question des subsistances domina toutes les autres.

Nous avons précédemment analysé les caractères des communes du pays. On comprend que les situations les plus inquiétantes se rencontrent à La Teste et dans le Nord « rural mais non agricole ». La proximité de Bordeaux, cet énorme marché de consommation où les pulsions des foules mal nourries préoccupaient les nouveaux pouvoirs, n’arrangeait pas les choses.

Les municipalités ne tardèrent pas à le constater. Déjà, le 14 juin 1790, une émeute avait éclaté à Andernos où les propriétaires refusaient de livrer des grains à Mérignac et à La Teste (47). La fragilité des économies et l’accélération des événements révolutionnaires (en avril 1792, la guerre compromit définitivement la monnaie de papier), le voisinage de la métropole tentaculaire exaspéraient les contrastes sociaux.

De Bordeaux parvenaient les décrets, les mots d’ordre, les nouvelles colportées par les marchands et les bouviers. Avec la Fédération nationale, le 14 juillet 1790, toutes les municipalités et les gardes nationales avaient inauguré le cycle des fêtes associatives. Messes solennelles, autels de la Patrie, défilés, discours, serments ponctués par des salves (tous les gardes ne disposaient pas d’un fusil), modestie des effectifs dans les petites communautés ! Il est difficile, malgré l’enthousiasme de certains secrétaires, de mesurer l’impact de ces manifestations collectives sur les mal lotis.

Au début d’avril 1792, la Garde Nationale avait été réorganisée dans le pays. La prééminence de La Teste s’affirma encore quand on installa la batterie à La Roquette (de juin à octobre 1792). La levée des marins, dans le même temps (4 octobre 1792) rappela que la Nation était en guerre. Ils partirent et l’émotion fut grande dans les communes du Bassin (48). Ce fut la plus lourde contribution du Pays de Buch à la « grande histoire ».

Les graves événements de l’été 1792 (la proclamation de la patrie en danger, la suspension du roi, les massacres de septem­bre) perçus à travers l’opinion bordelaise avaient soufflé dans les clubs, à Salles, à La Teste, dans les esprits, le fédéralisme girondin. Mais surtout, au fil des jours, les situations paroissiales déconcertantes, la disette et les privations, la lourdeur des impositions quand le pouvoir d’achat des salariés baissait sans cesse, entretenaient partout un grand malaise.

Ceux qui détenaient le pouvoir municipal étaient pris à partie par leurs adversaires « qui travaillaient » les populations mécontentes. Dans la conjoncture, les élections de décembre 1792 provoquèrent des changements et inaugurèrent, à l’insu des nouveaux élus, une législature mouvementée.

À La Teste, conduits par Jean Fleury, les bourgeois ayant-pins l’emportèrent sur les non ayant-pins. Changement radical, défaite cuisante pour la municipalité Pierre Cravey qui disparut dans la totalité de ses membres. Ailleurs, les querelles de personnes avaient joué, semble-t-il, plus que les idéologies. À Salles, Michel Giraudeau affirma encore sa popularité tandis que le boulanger Bédouret, après un ballotage, battait Dupuch Lapointe et accédait aux fonctions de procureur. À Andernos, Pierre Dumora était éliminé et Henri Sescouze retrouvait la mairie en battant de justesse son confrère Lagonelle soutenu par la section d’Arès. À Gujan, Jean Gaston Caupos, plus jacobin, l’emportait sur les modérés qui continuaient à participer. Dans les communautés modestes où les citoyens lettrés étaient peu nombreux, les rema­niements furent sans doute limités (49). Les prêtres assermentés, Louvigeon-Lacroix à La Teste, Laforcade à Salles, François Castera au Teich, Fabre à Mios, Bellard à Béliet (le second et le quatrième devenaient notables) participaient encore aux opérations électorales.

C’est au début de 1793 que les édiles les plus perspicaces prirent conscience des grands changements qui s’étaient opérés en France, alors que les événements de Paris inquiétaient la province. La réunion de la Convention et l’avènement de la République, l’exécution de Louis XVI, le soulèvement de la Vendée... et surtout l’affrontement de la Gironde et de la Montagne.

La nervosité agitait les communautés. Le 6 mai, on avait pu mesurer le dynamisme des gardes nationales qui convergèrent vers La Teste pour repousser l’envahisseur anglais qu’une rumeur avait débarqué sur nos côtes.

La crise girondine eut dans le Pays de Buch un retentissement important à cause de l’influence de Bordeaux sur nos communes. Les « leaders » locaux les plus avertis avaient trouvé leurs modèles politiques dans la métropole où beaucoup avaient été députés par leurs concitoyens lors des consultations électorales du deuxième degré. C’est à La Teste que se joua la partie politique la plus serrée, la plus dangereuse, parce que les notables très cultivés, divisés depuis toujours par leurs intérêts, se déchirèrent dans une lutte sans merci (50).

Sescouze, Dunouguey, Daney et leurs amis dont les tendances fédéralistes et le modérantisme étaient bien connus, n’avaient pratiquement plus de responsabilités municipales et ne s’étaient pas compromis dans des écrits. Michel Giraudeau et Jean Gaston Caupos étaient des jacobins notoires. Les autres, trop ignorants, n’avaient pas bien saisi les enjeux de la lutte dans les arrêtés de la Commission girondine de Salut Public.

Le 17 octobre 1793, les représentants en mission Ysabeau et Baudot entrèrent à Bordeaux où la Montagne venait de triompher. La Terreur était à l’ordre du jour ; dans la grande ville, l’épuration commença. Le 23 octobre, alors qu’un gouvernement militaire s’installait à Bordeaux, le Bassin vivait une autre alerte, fausse comme la première. La peur régnait partout.

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La révolution de 1789, la Grande Terreur

La propagande révolutionnaire redoubla d’intensité. Le Club des Hommes Libres à La Teste, où se rencontraient la plupart des anciens édiles, les Jacobins de Salles qui forment un club au printemps 1794, animé par la municipalité Giraudeau, les comités de surveillance des communes où les Jacobins locaux, Meynié et Nicolas Cravey, à La Teste, Foureaux, Bordellé, Lagonnelle et leurs amis à Andernos, se portèrent garants de l’orthodoxie révolutionnaire. Portés au premier plan par la conjoncture, ils correspondirent avec les sections et les sociétés bordelaises et constituèrent un réseau de renseignements, une menace permanente pour ceux qu’ils jugeaient trop timorés.

On assista alors à des métamorphoses surprenantes. Dans ce climat de suspicion, de délation, les édiles en place reprirent à leur compte les discours, les mots d’ordres des révolutionnaires, utilisèrent le même vocabulaire que les autres, haranguèrent les foules dans les fêtes civiques nombreuses comme de véritables sans-culottes ! Anticléricalisme, déchristianisation, les foudres de la vertu lancée contre les ennemis, les traîtres, les accapareurs.

Dans les communes où les disputes prenaient une tournure inquiétante, les représentants du peuple intervinrent par commissaires interposés. Coussy et Calbeyrac, le 24 frimaire de l’An II (14 décembre 1793) officièrent à La Teste, Delong et Fargeau Benoît séjournèrent à Salles à partir du 5 pluviôse de l’An II (dernière semaine de janvier 1794). Leurs interventions témoignent d’une grande prudence politique. À La Teste, après avoir menacé tour à tour les deux parties des représailles du pouvoir extraordinaire, ils provoquèrent la «réconciliation» des adversaires. À Salles, ils déposèrent les Jacobins militants Giraudeau et Bédouret qui avaient semé le désordre à Mios et les remplacèrent par leurs rivaux Dupuch Lapointe et Cazauvieilh Petiton que l’opinion publique, modérée, soutenait (51).

À Andernos, ils révoquèrent le président du comité des subsistances, le Jacobin Foureaux qui avait provoqué la révolte des propriétaires pour avoir voulu (conformément aux mots d’ordre parisiens) réquisitionner des céréales destinées à être vendues au prix du maximum dans la commune, en avril 1794.

Par la suite, leurs commissaires permanents fermèrent les yeux sur les exactions de tout ordre. À La Teste, Fadeville se désintéressa tout à fait de la vie municipale, tandis qu’à Ander­nos, Sutton appuyait les fausses accusations de Bordellé et de Lagonnelle qu’il installait à la mairie après l’arrestation de Sescouze (52).

Les représentants ménageaient le Bassin et les communes de la Basse Eyre qui contribuaient à l’approvisionnement des marchés dans la métropole. Les marchands de poissons empaillaient leur marchandise pour la transporter à Bordeaux où ils vendaient plus cher. Le troc et le marché noir que les producteurs pratiquaient impunément bafouaient le prix maximum, car les tribunaux de simple police prononçaient plus de non-lieu que d’amendes (53). L’année 1794 fut très « disetteuse ». Les privations avaient depuis longtemps découragé les pauvres gens que la propagande, désormais, ne touchait plus.

Que penser des échos que les fêtes civiques ont enfoui au fil des commémorations révolutionnaires dans les registres et les correspondances qui nous sont parvenues ? Comment juger de l’authenticité des enthousiasmes ou des colères ? Les autels ornés de feuillages, les processions mêlant les rameaux de chênes et les jonchées de fleurs, les jeunes et les vieillards escortés par les gardes nationales, les arbres de la liberté dont les racines se nourrirent des cendres des terriers de la féodalité, quels effets produisirent-ils dans les foules quand les églises devenaient les Temples de la Raison ?

Les mentalités communautaires profondément enracinées dans les terroirs de langue occitane, tout en n’étant pas insensibles à ces événements, étaient peu perméables aux incitations du centralisme jacobin. Le désir de vivre dans la commune moulée sur le territoire de sa paroisse, où les horizons familiers enclosaient des traditions séculaires, attachait les hommes, les humbles plus que les autres, à la terre. Ainsi s’explique peut-être le peu d’empressement des conscrits à partir pour les guerres républicaines, même quand les opérations militaires se rapprochent (Vendée, Pyrénées occidentales). Difficile problème pour les édiles responsables dont les correspondances avec Bordeaux sont édifiantes (54). La réquisition des hommes (les marins et quelques volontaires exceptés) souleva autant de difficultés que celle des subsistances.

Entre les communes voisines, les cloisons restaient étanches, à peu près : autarcie, endogamie, faible mobilité sociale. On s’adressait au district pour obtenir l’aide des communes rurales pourtant proches. La disette, qui avait trop souvent sévi dans les décennies passées, n’était pas une situation nouvelle. Serait-ce là une explication de la passivité des miséreux dans les communes ? Les brassiers, on le voit dans les émeutes d’Andernos, étaient bien dépendants de leurs propriétaires et le 14 juin 1791, la loi Le Chapelier avait interdit les compagnonnages et la grève.

Ce sont les notables qui s’affrontèrent sur le plan des affaires municipales, réglant leurs querelles, inaugurant la vie politique, défendant leurs intérêts. Mais du fait de leur avènement, ils devinrent, au regard des autorités révolutionnaires, responsables de leurs communautés ! À partir de 1793, partout, la partie devint dangereuse, les avantages de la décentralisation ayant disparu alors que s’imposaient les commandements du Salut Public.

On avait pu penser que la vente des Biens nationaux permettrait à des petites gens d’améliorer leur condition. En fait, dès 1791, les spéculateurs déployèrent beaucoup d’ingéniosité et accaparèrent les ventes. La soif des terres et des biens restait forte et l’emporta sur les scrupules et sur les craintes, d’autant plus que la condition d’acheteur de biens nationaux fut très souvent considérée comme une preuve de civisme. Les mises aux enchères écartèrent ceux qui n’avaient pas de gros moyens. Les négociants testerins qui avaient toujours contrôlé les activités économiques autour du Bassin usèrent de leurs relations. Gérard Cravey et son épouse Marie Portié (dont le frère expertisait les biens) qui acquit le prieuré de Comprian, Pierre Cravey jeune, leur cousin, acquéreur de Notre-Dame des Monts et des dépendances de la chapelle de La Teste, Alexis Fleury et Taffard de la Ruade, amateurs de prairies... Ils participèrent avec bien d’autres, gens des communes voisines ou citadins de Bordeaux, à de nombreuses ventes. La loi qui permettait de s’unir pour réaliser autorisait en fait toutes les combinaisons alors que la dépréciation des assignats ajoutait encore aux profits.

Les adversaires politiques se concertèrent, les amis s’opposèrent, la spéculation redoubla après Thermidor.

On comprend que les initiatives du maire Sescouze, du procureur Lagonnelle, qui rêvait de partager les terres d’Arès, aient échoué. D’une manière générale, toutes les entreprises de partage rencontrèrent l’opposition de ceux qui détenaient des propriétés ou des patrimoines. À peu près partout, on vit d’un mauvais œil ceux qui tentèrent de mettre en culture des morceaux de terres vacantes. La question des communaux resta pendante. Les droits des ci-devant qui n’avaient pas émigré furent préservés par les autorités (55). La propriété «inviolable et sacrée» ne fut pas menacée par les Conventionnels.

Les modalités des décrets de Ventôse ne furent jamais définies (fin février 1794) et les « indigents », qu’on voulait surtout émanciper de la propagande hébertiste, ne reçurent jamais de terres dans notre pays.

Après Thermidor, à Bordeaux, une autre « régénération » succéda à celle d’octobre 1793. Le maire Sescouze avait été libéré le 21 fructidor. Le 27 fructidor (13 septembre 1794), une sentence arbitrale établissait le statu quo dans la forêt usagère. Les conseils étaient complétés, réorganisés dans les communes mais la lassitude était grande. La spéculation et le marché noir s’exaspéraient dans la rigueur d’un terrible hiver. Dans l’esprit d’une séparation entre l’Etat et les Eglises, définie le 18 septembre, le pouvoir abandonna l’Église constitutionnelle, les municipalités cherchèrent des prêtres (56).

De nouvelles métamorphoses s’étaient produites dans les sphères municipales. Le discours avait changé. On recherchait les documents compromettants, les registres des clubs, les correspondances. On provoquait la délation des comparses. On essayait de justifier ses propres égarements : « Où sont les magistrats qui, durant ces temps de persécutions où la Convention elle-même gémissait sous l’oppression, n’ont pas été contraints de céder à la fata­lité des circonstances, d’agir souvent contre leur cœur et leurs principes ? », écrivit Jean Fleury aîné au Comité de Sûreté Générale de la Convention Nationale à Paris le 3 thermidor An III (21 juillet 1795), alors que l’acte constitutionnel s’élaborait (57).

Les événements parisiens, l’instabilité politique dans la capitale et dans les grandes villes faisaient encore peur. Mais les notables organisaient un nouvel « ordre social ». Trente mille électeurs au second degré pour sept millions de citoyens, dont cinq millions de citoyens actifs, allaient gérer la Nation. Quatre millions d’électeurs s’abstinrent le 22 août 1795 quand on vota la Constitution de l’An III. Elle remplaçait les conseils généraux des communes par une Administration cantonale (un agent municipal et un adjoint par commune) et supprimait les districts (un Directoire de cinq membres par département).

Dans la déclaration des Droits qui précédait la nouvelle constitution, l’article premier « Les hommes naissent libres et égaux en droits » avait disparu. Désormais, « L’Égalité (consistait) en ce que la loi est la même pour tous ». Et l’article 8 déclarait : « C’est sur le maintien des propriétés que repose la culture des terres, toutes les productions, tout moyen de travail et tout l’ordre social ».

Il fallut cependant des semaines à Jean Fleury fils aîné, président de l’Administration municipale du canton, pour réunir cette nouvelle autorité, ses collègues, pour la plupart d’anciens édiles modérés, ne répondant pas régulièrement à ses convocations.

Pour nous qui avons évoqué le Pays de Buch dans le contexte de la vie quotidienne de ses habitants, la remontée de ces deux siècles aboutit bien à ces quinze communes «unités respectables du grand tout» qui demeurent, avec d’autres plus récentes qu’elles engendrèrent par la suite, le cadre de vie fondamental (58) des générations contemporaines.

Notes

43. P.V. des élections à Salles, La Teste, etc.

44-45. Jean Dumas, ouvrage cité, p. 17.

46. Jacques Clémens, Une monnaie locale à La Teste pendant la Révolution, BSHAA n° 61, p. 25 à 28.

47. Jean Dumas, ouvrage cité, p. 18.

48. ADG 4 L 149. Ils laissaient leurs épouses et leurs enfants que les communautés aideraient... en principe. Dumora à La Teste offrit un pain quotidien solennellement.

49. Municipalités Dutruch, Mensengual au Teich, Lafon à Biganos, Martin Artaud à Lanton, Nicolas à Mios, qu’on cerne plus difficilement.

50. Fernand Labatut, ouvrage cité, chapitre VIII, La crise girondine.

51. 4 L 168, voir document BSHAA n° 29, p. 34.

52. Jean Dumas, ouvrage cité, p. 81.

53. Fernand Labatut, ouvrage cité, p. 185 à 187.

54. Lettre du maire Nicolas qui dénonce un «déserteur» au district par exemple et correspondances municipales retardant les départs, etc. dans les communes.

55. Les biens de Ruat, de Civrac, de Verthamon furent défendus en justice respectivement par le concours de Peyjehan jeune, l’avoué borde­lais Deloustal, Jean Fleury fils aîné, qui obtinrent réparation «des viola­tions de leurs propriétés» - Abbé Petit, Le Captalat de Buch pendant la Révolution Française (1789-1804), p. 162.

56. Jacques Ragot, Le clergé en Pays de Buch, BSHAA n° 59, p. 10 à 43.

57. ADG 4L 151.

58. « Ôtez la force et l’indépendance de la commune, vous n’y trouverez que des administrés, point de citoyens » écrivit Tocqueville dans le demi-siècle qui suivit la période révolutionnaire. Il y a actuellement 36627 communes en France.

SOURCES : Aimé Nouailhas HTBA

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